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Le Secret de la Voie du Karatedō (1/3): Ce qu’est la Voie

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La Voie, maître Funakoshi l’a suivie dès ses débuts aux alentours de l’année 1880, sur l’île d’Okinawa. D’autres l’on pratiquée avant lui, et nous le pouvons aussi. La Voie est indispensable à la pratique du Karaté – à celle de l’« Art » comme le disait Gichin Funakoshi – , c’est pourquoi le Karatedō est né.

Les sources de la Voie

L’influence bouddhiste

Le terme Karate-dō (空手道) signifie Voie de la main vide en japonais. Le Karate quant à lui correspond à la discipline en elle-même, regroupant le kihon, le kumite et les kata. Le Karatedō est non seulement une manière de pratiquer la discipline, mais aussi un art de vivre. Découvrons en quoi cet Art consiste.

Sōkon Matsumura (松村 宗棍), considéré comme le véritable précurseur du Karate par la nature de son enseignement, avait rebaptisé sa discipline Shorin-Ryu – jusqu’alors Shuri-te – pour assimiler la discipline au Shaolin Shu. D’après les informations que nous avons sur Sōkon Matsumura, nous pensons qu’il était issu de cette discipline, elle-même issue des pratiques bouddhistes chinoises.

Temple Shaolin

Hanashiro Chōmo (花城長茂), disciple d’Itosu Ankō, a été le premier à utiliser le terme Kara-te dans son sens moderne. Avant lui, le Kara (唐) signifiait chinois – désignant la dynastie Tang [1]–, pour donner la main chinoise. Son homonyme Kara (空) se traduit en japonais par vide. Les deux idéogrammes sont différents, mais la prononciation est pratiquement la même. Hanashiro Chōmo a utilisé pour la première fois le terme Kara-te dans le sens de la main vide dans un de ses écrits personnels de 1905. Il a utilisé ce terme en référence au principe de vacuité du Bouddhisme Zen.

Les origines spirituelles de Gichin Funakoshi [2] (船越 義珍) sont quant à elles incertaines. Cependant, nous savons grâce à sa biographie de 1956 [3] que sa belle-famille, et plus particulièrement sa femme, étaient de fervents bouddhistes.

Les racines du Karate ne se résument pas à l’influence bouddhiste. Cependant, comme nous allons le voir, les similitudes entre les réflexions de maître Funakoshi et les principes bouddhistes sont telles, que nous pouvons comprendre les principes de la Voie en comparant les deux.

L’éveil et la conscience

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Statue de Bouddha

L’un des principes bouddhistes majeurs est directement relié à la présentation de la Voie qu’en fait maître Funakoshi dans sa biographie. Il s’agit du Bodhi (बोधि). C’est l’éveil de la conscience, par la vacuité du mental – le Zanshin en Karate – Le Bodhi vise à tourner les talons au Saṃsāra (संसार), tourbillon des passions et source des souffrances. On retrouve toujours cette distinction dans la pratique de maître Funakoshi. On la trouve dans la distinction entre la pratique humble et acharnée – personnelle et consciente –, et celle des passions violentes et orgueilleuses – irraisonnée et inconsciente –.

Il donne l’exemple d’un incident vécu aux côtés de maître Itosu face à un groupe de combattants hostiles. Eviter les passions violentes est central en Karatedō, et le combat a été évité. Maître Funakoshi décrit son admiration pour Itosu et sa retenue :

            « C’étaient des gens bagarreurs, mal dégrossis, fiers de leur force physique et qui, cette nuit-là, nous avaient jugés comme une aune convenable à laquelle mesurer leur habileté. Je compris alors toute la finesse du maître qui nous avait fait emprunter une route différente afin d’éviter d’autres rencontres. C’est là, je crois, que repose le secret du Karate. Je rougis violemment à la pensée que sans Itosu, j’aurais utilisé ma technique et ma force contre des hommes inexpérimentés. » – Karate-dō, ma Voie, ma Vie, 1956, Gichin Funakoshi.

Le corps ayant une visée spécifique – au-delà des simples gestes physiques
– , il ne devrait jamais utilisé pour attaquer directement :

            « Pas de première attaque en karaté. » – Deuxième précepte du Karatedō.

Nous le verrons, la pratique des arts martiaux à Okinawa, et plus particulièrement au Japon était à l’époque – et aujourd’hui encore – tournée vers la pratique du corps. En Occident au contraire, la pratique est davantage tournée vers l’analyse théorique : elle est davantage mathématique.

Appréhension imaginaire de la proprioception

Selon la pratique de la plupart des grands maîtres en Karate, il y a unité entre le corps et l’esprit. C’est la raison pour laquelle l’esprit est atteint par la pratique du corps. On forme une conscience corps/esprit. L’unité de ces deux composantes est centrale pour atteindre la Voie en Karatedō. Elle passe par une phase d’unité physique, un « stade incontournable pour accéder à la maîtrise de soi et à une gestion optimale de ses capacités. » [4] L’unité physique, c’est le développement de la puissance par la proprioception [5]. Nous aborderons certainement ce thème dans un prochain article.

Nous avons vu que les racines de la Voie en Karate découlent en partie de valeurs bouddhistes  – Bodhi  et Saṃsāra – et que le Karatedō part du corps pour atteindre l’esprit et unir les deux. Tentons maintenant de décrire ce qu’est la Voie, de par la description qu’en donne maître Funakoshi.

Qu’est-ce que la Voie ?

Pour expliciter ce qu’est la Voie, nous allons prendre pour référence une personne : moi … Non je déconne! Vous.

Pensez au fait que vous êtes un être pourvu de la Vie. Là tout de suite, ici. Dans cette Vie réside la Paix. Elle ne dépend que de votre intérieur. Vous vivez dans un monde où d’autres personnes évoluent et où tout se meut et change. Il vous faut rester attentif, ou vous seriez emporté par le torrent du monde. Un de vos instincts primaires est de défendre cette Vie que vous portez, en restant attentif au changement. C’est la Prudence.


Les yeux: une des portes d’entrée sensorielles à la racine des émotions

Vous ne devez pas perdre cette Vie, et vous le savez. Pour cela, la plupart des espèces fonctionnent par instinct, leur permettant d’éviter les dangers. L’Homme aussi. Cependant, il est le seul « animal » à avoir vécu l’événement qui a changé la donne il y a environ 70 000 ans : la Révolution Cognitive. Pour comprendre son environnement et mieux s’en défendre, il a commencé à développer la Pensée. Il a commencé à calculer et à planifier. À force de compréhension, des automatismes se sont créés. Les émotions lui transmettaient les informations essentielles, et la Pensée les affinait.

Les pensées – votre mental – sont maintenant présentes à chaque instant. Vous entendez une petite voix dans votre tête à l’instant où vous lisez ces mots. Cette voix a commencé à parler à l’époque de la Révolution Cognitive, lors du développement des langues plus structurées. Depuis lors, elle n’a pas cessé de se faire entendre. Quoique.

Plus vous pensez et plus votre Vie de départ vous est cachée – votre vie au sens primitif, celle qui détient la Paix. Cette voix mentale dans votre tête est celle qui vous empêche d’entendre votre for intérieur. De plus, plus vous pensez et plus vous vous identifiez à ces pensées.

Vous vous sentez tantôt coupable, jaloux, colérique, angoissé, stressé etc. Vous qualifiez ces émotions de « négatives », car en fait, elles bousculent votre routine émotionnelle et menacent directement votre paix intérieure. A l’inverse, vous qualifiez de « positives » les émotions qui ne vous menacent pas, et qui participent à vous faire vous sentir rassuré dans votre environnement. Vous vous sentez donc tantôt content, soulagé, motivé, satisfait, fier, amusé par une blague ou une grimace.

Malheureusement, vous vivez et évoluez dans un monde en constant mouvement. Votre routine émotionnelle est sans arrêt bousculée. Un événement vient à chaque instant entraver votre sérénité : vous êtes en retard à un rendez-vous important, vous avez perdu vos clés, votre fils n’est pas allé en cours aujourd’hui, vous apprenez les pertes humaines causées par un tsunami, vous repensez à une conversation en repensant à ce que vous auriez pu dire de mieux etc.

La main vide: du désarmement de la population au retour sur soi

Votre mental est toujours occupé et des tonnes d’efforts lui sont demandés. Au lieu de vivre pleinement, vous êtes dans un état continu de tension et de défense de votre situation présente et future. Vous êtes biologiquement en Survie. Ainsi, toutes ces pensées encombrantes proviennent d’éléments extérieurs. La Voie du Karatedō, c’est retrouver votre intérieur, votre Vie
– votre vie primitive.

Puisque votre mental a été créé pour la Survie, il ne peut pas atteindre la Vie
– où réside la Paix. Pour atteindre la conscience de la Vie, il faut agir sur un autre niveau : c’est la visée de la Voie en Karaté. C’est à mon avis la raison pour laquelle Gishin Funakoshi a intitulé son autobiographie Karate-dō, ma Voie, ma Vie. La Voie du Karaté permet d’atteindre la Vie, où repose la Paix.

Nous considérons à tort la Paix comme un facteur positif. En réalité, la Paix n’est pas opposée aux tourments, mais plutôt l’absence des tourments. Elle n’est ni positive ni négative : elle repose simplement sur un autre niveau.

Pour atteindre la Vie par la Voie du Karaté, il faut se tourner vers l’harmonie : c’est le Shin Gi Tai.

Atteindre la Voie

Allée de bambous au Japon

Comme pour Sōkon Matsumura, Chōmo Hanashiro ou Gichin Funakoshi la Voie a été essentielle dans le développement et la pratique du Karaté, dans la pratique de l’Art. Si nous souhaitons conserver le Karatedō et la profondeur de son Art de vivre, découvrir la Voie est un véritable apport à la discipline. Nous découvrons très prochainement dans l’article suivant [6] le lien fondamental entre la Voie du Karatedō et d’autres disciplines telles que la psychanalyse, le christianisme ou le développement personnel occidental : afin de comprendre comment les grand maîtres karateka ont découvert la Vie à travers la pratique. Dans le dernier article de la série [7], nous nous inspirerons de ces grands maîtres – principalement de maître Funakoshi – pour trouver les clés de la Voie.

[1] Dynastie(de 618 à 907) marquée par l’essor de la pensée et de l’art bouddhiste en Chine. Voir le Chao ye qian zai sur le Kung-fu Shaolin de l’époque.
[2] Principale figure du déploiement du Karate dans le monde : il est le fondateur du Karate Shōtōkan.
[3] Karatedō, ma Voie, ma Vie, 1956, Gichin Funakoshi
[4] Karaté : l’efficacité à portée de main, Areski Ouzrout
[5] Proprioception : perception, le plus souvent inconsciente, que l’on a de la position de son corps dans l’espace. (Définition CNRTL)
[6] Le Secret de la Voie du Karatedō (2/3): Ce qu’en disent les philosophes
[7] Le Secret de la Voie du Karatedō (3/3): À vous de trouver la Voie

N’oubliez pas de donner votre avis dans les commentaires ci-dessous! Ou de développer une idée, si vous êtes inspiré 🙂

À très bientôt,
Alexandre

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4 commentaires

  1. Je ne comprends pas la relation qui est faite entre le Bouddhisme et le karaté.
    Le Bodhi est l’aboutissement à un état de compréhension (d’éveil) qui est réalisé quand les dix empêchements (ou actes non vertueux) : tuer, voler, l’inconduite sexuelle, tromper, mentir, les paroles dures, les paroles futiles, l’envie, la malveillance, les vues erronées , sont dissous du comportement. Cet état d’éveil permet de prendre conscience de l’existence du cycle des réincarnations et de la manière de les stopper.
    Le Samsâra est le cycle des renaissances et souffrances d’un être non éveillé.
    Ces deux termes sont issus du Bouddhisme Theravada qui est celui d’origine. Le Zen est différent.

    • Le concept de « Non-dualité entre le corps et l’esprit : Shikishin funi (色心不二) » du bouddhisme de Nichiren Daishonin peut aider à approfondir la relation entre le bouddhisme et karaté.
      Très facile, mon cher Watson!!!

  2. michel l e bouler sur

    Bonsoir Bruno
    suite a ton article sur la voie du karaté, très intéressant, je pense que sur ce sujet le karaté est il un sport interne ou externe , effectivement il est les deux. le physique et la pensée mais certain arts martiaux pratiqués comme le tai chi que je connais un peu est surtout un art de pratique sur l’énergie interne et sur l’équilibre .
    Tous art a ces qualités majeurs, je pense qu’il faudrait pratiquer plusieurs disciplines et les associés , pour mieux pouvoir connaitre si tel art est plus interne ou externe. Voila ce que j’en pense et encore merci pour tes conseils et tes vidéos qui sont très constructives

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